mercredi 17 juin 2020

La tropicalisation de l'Europe

Dans un précédent article (La laurofilización de los bosques europeos), nous avons évoqué une conséquence inattendue du changement climatique dans les forêts européennes : la fréquence croissante des espèces à feuilles persistantes, lauroïdes, dans le sous-bois de certaines forêts. Dans certaines régions, c'est même la strate arborescente qui est déjà touchée par ce phénomène. La plupart de ces espèces sont exotiques dans les lieux où elles prolifèrent aujourd'hui et proviennent des refuges glaciaires du sud de l'Europe (laurier-cerise, rhododendron pontique) ou de l'Asie du Sud-Est (palmier de Fortune, camphrier de l'Himalaya). Le succès de ces espèces ornementales, adaptées à des climats différents de ceux que l'on pourrait considérer comme "traditionnels" en Europe, est clairement le signe que quelque chose est en train de changer dans le climat du continent européen.



Une forêt tropicale dans le SE de l'Asie ? Non, une forêt suisse dans le région de Locarno (Tessin). Photographie: RSI



Pour que des espèces telles que le palmier de Fortune (Trachycarpus fortunei) ou le camphrier de l'Himalaya (Cinnamomum glandulosum) se soient durablement établies dans des régions comme le Tessin (Suisse) et le nord de l'Italie en général, il a fallu que nous franchissions un seuil dont nous n'étions pas conscients. Le climat de cette région était déjà particulièrement favorable, mais il a suffi que les hivers s'adoucissent un peu pour que le climat devienne soudain favorable à ce type d'espèces, ce qui a donné libre cours à la colonisation des forêts de cette région par les nombreuses plantes ornementales cultivées depuis des siècles dans cette zone touristique au climat privilégié.

Cela signifie-t-il que nous devions lutter contre ces espèces afin d'éviter à tout prix une évolution de la végétation à laquelle il fallait peut-être s'attendre avec la progressive tropicalisation du climat de cette région?  La seule espèce indigène qui profite de cette situation est le laurier-sauce (Laurus nobilis). Est-il logique de pardonner le succès du laurier-sauce et de condamner les autres espèces en raison de leur caractère "exotique" ? C'est à ce stade du débat que les études paléobotaniques sont particulièrement utiles, car elles démontrent l'existence d'une flore très riche dans cette région du nord de l'Italie jusqu'au Quaternaire moyen, qui fut probablement l'un des derniers refuges des laurisylves du continent européen. Verrons-nous à l'avenir une semblable "tropicalisation" de l'Europe, qui pourrait changer complètement nos paysages ? Commençons par examiner la situation présente en observant la carte climatique de l'Europe "actuelle" (1980-2016).





Ce que cette carte nous montre (voir définition des codes climatiques en annexe), c'est la prépondérance actuelle en Europe centrale des climats tempérés et continentaux avec des précipitations constantes tout au long de l'année et des températures douces en été (Cfb et Dfb). Dans cette région, les températures moyennes dépassent les 10 degrés entre 4 et 9 mois par an. Plus au sud, dans la région méditerranéenne, les étés secs prédominent, qu'ils soient tempérés (Csb), subtropicaux (Csa) ou nettement secs (BSk). Le climat subtropical humide auquel nous avons fait référence en parlant de l'Italie du Nord (Cfa) s'étend principalement en Italie du Nord, dans certaines régions des Balkans, le long de la côte de la mer Noire et dans la région du Caucase. Nombre de ces zones ont joué un rôle important pendant les glaciations, en servant de refuge à de nombreuses espèces disparues ailleurs en Europe.

Que nous réserve l'avenir ? Une étude récente (1) a calculé ce que pourrait être le climat mondial pour la période 2071-2100 et le résultat pour l'Europe est cette deuxième carte:





Voici quelques-uns des changements les plus évidents que cette carte nous permet d'apprécier:

- La première observation, particulièrement visible dans l'Est de l'Europe, mais aussi à la limite sud du climat de type Cfb en Europe occidentale, est l'important déplacement des différentes zones climatiques vers le nord. Ce déplacement est d'environ 1000 kilomètres !

- Dans le nord de l'Europe, les régions avec un climat de type Dfc (étés doux avec le mois le plus chaud < 22 °C, températures moyennes supérieures à 10 °C moins de quatre mois par an, température moyenne du mois le plus froid > -38 °C.) se réduisent considérablement, trouvant refuge dans les reliefs scandinaves.

- Le climat de type subtropical humide (Cfa) s'impose dans presque toute l'Europe centrale. C'est, je crois, le changement le plus frappant puisqu'il s'accompagnera d'une modification radicale de la flore de cette région, où des espèces mieux adaptées à la chaleur devraient logiquement remplacer les espèces actuelles, qui dans de nombreuses régions montrent déjà des signes évidents de déclin après quelques épisodes caniculaires catastrophiques, tels que celui de l'été 2018.

- Dans la région méditerranéenne, les zones arides progressent et les enclaves à climat tempéré se réduisent fortement. Dans la péninsule ibérique, le contraste entre la côte atlantique et le reste de la péninsule s'accentuera. Il est intéressant de comparer cette carte (calculée) avec la reconstitution faite par Fauquette des biomes du début du Pliocène (2) :



Fondamentalement, cette carte nous montre que sur la côte atlantique, il y avait une prédominance de forêts à feuilles persistantes (laurisylves) qui coexistaient avec des forêts tempérées à feuilles caduques qui marquaient la transition vers les climats de type méditerranéen. Le reste de la péninsule était clairement dominé par une végétation xérophile probablement beaucoup plus ouverte que celle que nous connaissons aujourd'hui. Ceci m'amène à penser que le modèle qui a servi à construire la carte de la période 2071-2100 exagère peut-être un peu l'expansion de la zone climatique Csa le long de la côte atlantique du continent européen.

La conclusion de cet article est évidente : le climat et la végétation vont sensiblement changer en Europe d'ici la fin du siècle et ne pas tenir compte de ce que ces modèles prévoient pourrait nous amener à prendre des décisions catastrophiques. Le conservationnisme, en particulier, a besoin d'une révision en profondeur, car le maintien du statu quo dans un monde qui change aussi rapidement n'est manifestement pas la réponse attendue pour sauver de nombreuses espèces gravement menacées par le changement climatique...



(1) Beck, H.E., N.E. Zimmermann, T.R. McVicar, N. Vergopolan, A. Berg, E.F. Wood: Present and future Köppen-Geiger climate classification maps at 1-km resolution, Scientific Data 5:180214, doi:10.1038/sdata.2018.214 (2018).
(2) Fauquette S. et al. (1999) / Climate and biomes in the West Mediterranean area during the Pliocene / Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology, vol. 152, pp. 15–36.





samedi 13 juin 2020

Leçons de Bialowieza

La plupart d'entre vous n'ont jamais entendu parler de moi, de Bialowieza ou encore de ce qu'est une forêt primaire, et encore moins n'ont eu la chance de visiter une telle forêt. Je m'appelle João Ferro, je suis né à Lisbonne, au Portugal, en 1971, et je suis guide naturaliste et traqueur d'animaux dans la réserve de la biosphère de Bialowieza en Pologne et en Biélorussie. Vous devez certainement vous demander ce que quelqu'un lisboète fait dans les confins de l'Europe, loin de sa patrie d'origine ; la réponse est tout simplement que je vis ma passion. Ma vie est ma passion et mes passions sont ma vie, et ma principale passion est d'apprendre de et sur la vie.



D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours ressenti un énorme besoin d'être dans la nature et d'apprendre les secrets de la vie, qu'il s'agisse de la vie des hommes ou des animaux. Jeune enfant et adolescent, j'ai été très influencé par des personnes dont la formidable capacité de communication et la vision m'ont aidé à approfondir le concept que j'avais de la vie et sur la manière d'ouvrir des horizons. Parmi les influences les plus importantes figurent Félix Rodríguez de la Fuente, David Attenborough, Jacques Cousteau, Gonçalo Ribeiro Telles et Bill Mollison. En fin de compte, c'est à cause de ces influences que je vis et travaille aujourd'hui dans la Réserve de la Biosphère de Bialowieza.

Pour ceux qui ne savent pas ce qu'est Bialowieza, voici un bref résumé:

Bialowieza est un complexe forestier avec plusieurs niveaux de protection où l'on peut trouver quelques unes des forêts de plaine tempérées parmi les mieux préservées d'Europe, certaines parties de ces forêts étant considérés comme primaires.
Certaines parties de la forêt de Bialowieza ont le statut de Réserve de la Biosphère depuis 1977 et de patrimoine mondial depuis 1979.
La forêt de Bialowieza possède les arbres indigènes les plus hauts d'Europe et n'a pas d'équivalent quant au nombre et âge des arbres monumentaux qu'elle abrite.
Bialowieza abrite quelques-uns des derniers paysages et écosystèmes fonctionnels d'Europe avec une biodiversité exceptionnelle. C'est un lieu unique pour comprendre et étudier les cycles ininterrompus de la nature (cycle de l'eau, cycle de vie et cycle de décomposition).
Bialowieza est également le lieu où le bison d'Europe a été sauvé de l'extinction et où vit l'une des plus grandes populations de bisons sauvages du continent.




Bisons d'Europe dans la Réserve de la Biosphère de Bialowieza. / Photographie: Frank Vassen / Licence: Creative Commons.



Comprendre le concept de paysage et d'écosystème fonctionnels mentionné précédemment est un défi pour la majorité des personnes que je guide à travers la forêt. D'un point de vue purement mécanistique, un écosystème / paysage fonctionnel est un système où les cycles naturels, l'évolution des espèces ou des écosystèmes et l'interaction entre les individus, les espèces et les conditions environnementales se maintiennent en équilibre. Quels que soient les points de vue culturels, idéologiques, religieux, politiques, philosophiques, personnels ou éducatifs, les mécanismes de la nature sont immuables et universels, quels que soient le continent, le climat, la géographie ou le temps.

Dans notre culture actuelle, les médias, les politiciens, les ONG, les militants, les idéologies et les individus signalent tous que la nature est en danger. Ce n'est pas du tout vrai: ce n'est pas la nature qui est en danger, c'est notre culture et notre mode de vie qui sont menacés et, en fin de compte, l'existence de notre propre espèce puisque nous perturbons constamment la tendance naturelle de la nature à être en plein équilibre. Bien sûr, de nombreuses espèces sont menacées d'extinction et beaucoup le seront probablement dans un avenir proche, mais cela ne signifie pas que la nature soit en danger. La VIE est en effet très, très résiliente et la planète dispose d'un temps presque infini pour développer de nouvelles espèces qui joueraient leur propre rôle dans les cycles de la nature, avec ou sans nous.




L'étude des cycles ininterrompus de la nature n'est possible que dans très peu de forêts européennes. Bialowieza est probablement l'un des rares endroits en Europe où tous les cycles de la nature sont en équilibre dynamique. / Photographie: Jacek Karczmarz / Licence: Creative Commons



Pour comprendre le fonctionnement de base de la nature, nous devons en connaître quelques grands principes:

La nature est plastique : elle évolue, change, se reforme, apparaît et disparaît en fonction de ses conditions actuelles.

La nature est en constante évolution : en fonction de toutes les interactions et influences subies par tous les organismes, qui peuvent évoluer ou disparaître.
La nature n'est pas linéaire : la nature est en opposition avec ce qui est enseigné dans les écoles ou par les canaux d'information traditionnels. Elle n'évolue pas et ne se déplace pas du point A au point B en toutes circonstances ; elle ressemble davantage à un internet complexe de relations infinitésimales d'actions et de réactions entre tous les participants.
Toutes les espèces sont importantes mais ont en même temps un rôle limité : les humains, par exemple, font partie de la nature. Qu'on le veuille ou non, nous ne sommes qu'une espèce de plus, qui n'est ni plus ni moins importante que les autres espèces de la planète. Nous sommes façonnés et limités par les mêmes règles générales, à la fois influençant et étant influencés par les autres espèces et limités par les conditions actuelles.
La nature évolue toujours dans le sens de l'homéostasie : cela signifie qu'avec le temps, tous les cycles de la nature sont en équilibre dynamique.
La nature évolue toujours dans une direction constante vers son climax potentiel : le climax potentiel est atteint en donnant le temps nécessaire à l'évolution, à la disponibilité, à la diversification et à l'intégration selon les conditions et les possibilités locales.
La nature n'a ni morale ni idéologie : dans la nature, tous les organismes existent dans la mesure où ils sont intégrés et où ils sont fonctionnels individuellement et collectivement. Une espèce qui n'est pas fonctionnelle et qui n'est pas intégrée changera ou disparaîtra tôt ou tard. Toutes les espèces essaieront de VIVRE et de réussir indépendamment de notre jugement moral, culturel ou idéologique.
La nature a des limites : dans la nature de la vie, il y a une limite majeure - la consommation ne peut jamais être supérieure à la capacité de production, qu'il s'agisse d'un seul organisme, d'une espèce entière ou d'un écosystème.
Dans la nature, la production et la consommation doivent être en équilibre et ceci est réalisé par les principes régulateurs de la prédation, du parasitisme, de la concurrence, de la symbiose, du mutualisme et du commensalisme.

Tous ces principes sont déterminés par les influences primaires de la nature :

Temps, climat, astronomie, géologie, atmosphère, eau, énergie, vie, mort, nutriments, toxines, équilibre...

En gardant à l'esprit ces principes, on peut se demander ce que nous sommes en train de faire à la nature et pourquoi nous nous trouvons à un moment crucial de l'évolution humaine. Au risque de trop simplifier, je peux dire que notre erreur fondamentale actuelle en tant que civilisation, malgré nos idéologies et nos opinions scientifiques, est de ne pas comprendre les principes de base de la nature de façon impartiale. Cet aveuglement nous empêche de nous aligner sur les principes fondamentaux de la mécanique de la nature, ou de comprendre la durabilité au vrai sens du terme.



En autorisant l'exploitation forestière dans des parties des forêts de Bialowieza qui étaient théoriquement incluses dans le réseau d'espaces protégés Natura 2000, l'homme intervient désormais directement dans les grands cycles de la nature, qui étaient restés intacts pendant des siècles.



La durabilité dans la nature, en opposition avec l'idéologie économique dominante actuelle, est en accord avec certains facteurs de base que nous aurions tous dû apprendre à l'école primaire :

Pour des raisons évidentes, la consommation ne peut jamais dépasser la capacité de production d'un système.
Le nombre de consommateurs ne peut pas dépasser la capacité de production.
La production du cycle des nutriments doit toujours être restituée, sinon nous marchons vers un appauvrissement des écosystèmes et un éventuel effondrement.
L'apport de toxines ne peut pas dépasser leur propre capacité à être neutralisées.
Les constituants du système planétaire ne peuvent pas être modifiés en grande partie, que ce soit dans l'atmosphère ou l'hydrosphère par exemple.
Le cycle de l'eau est d'une importance majeure et un soin particulier doit être apporté pour ne pas perturber ce cycle, ce que nous consommons doit être renvoyé en même quantité au même endroit.
Notre consommation alimentaire, qu'elle soit animale, piscicole ou végétale, ne peut pas perturber les principaux cycles et doit être intégrée dans la capacité de production du lieu.


Comment Bialowieza m'a-t-il influencé et conduit à ce que je suis aujourd'hui ? Bialowieza m'a influencé car c'est l'un des rares écosystèmes fonctionnels en Europe et dans le monde. Il m'a donné une perspective qu'aucun livre ne peut donner, en observant, en ressentant et en apprenant la vie dans un endroit où l'influence humaine a été minimale dans le passé et le présent. Les plus grandes leçons ont eu lieu et auront lieu lorsque je passerai du temps en forêt, puisque la nature est une source infinie d'informations sur la vie et un exemple pour nous, les humains, individuellement et collectivement. Tout ce que ce blog raconte, provient de cette observation directe de la fonctionnalité de la nature.


Une représentation des interactions entre les composants fonctionnels d'un écosystème en équilibre dynamique.



Mais quel est le concept de fonctionnalité ? C'est la même chose que l'homéostasie, le terme est utilisé en biologie concernant la fonction d'un organisme, mais je l'utilise aussi pour expliquer l'équilibre d'un macro-organisme comme la planète terre. C'est analogue à l'hypothèse de Gaia, et bien sûr, on peut la réduire ou l'augmenter pour obtenir un système vivant de n'importe quelle taille. Pour qu'un système de climax conserve sa fonctionnalité, les flux d'énergie à l'intérieur de celui-ci doivent avoir un équilibre syntropique parfait. C'est un point crucial, car c'est exactement celui que nous, les humains, ne respectons pas et qui nous conduit finalement à marcher vers l'Armageddon. Si nous ne comprenons pas ce terme et ne respectons pas ce principe, nous sommes condamnés à des systèmes dysfonctionnels et, en fin de compte, à l'effondrement, car nous vivons toujours dans un système de valeurs culturellement entropique et non pas syntropique. Alors que l'univers peut tendre vers l'entropie, la nature pousse vers la syntropie, et ce qui n'est pas capable de vivre selon ce principe est réorganisé ou meurt et sa matière et son énergie constitutives sont disponibles pour la rénovation ou la réorganisation.

Dans un système pleinement fonctionnel, les perturbations mineures tendront toujours vers une réorganisation rapide du système et vers une nouvelle homéostasie, alors que dans le cas des perturbations majeures, humaines ou non, le système aura besoin de plus de temps pour s'adapter, se réorganiser et devenir une opportunité majeure d'évolution et de réorganisation du système. Il faut toujours garder à l'esprit que rien n'est passif par nature, il y a toujours une sorte de changement, le processus d'évolution est en permanence orienté vers une complexification constante du système. Celui-ci peut être momentanément simplifié à plusieurs reprises, mais tous les systèmes tendent vers cette complexité. J'illustre cela en guidant avec une image que tout le monde comprend - imaginez une pelouse dans un parc, s'il n'y a pas d'entretien de cette pelouse, avec le temps la loi écologique de la succession agira et la même pelouse deviendra après quelques années une formation végétale dominée par des buissons et quelques arbres, donnez-lui encore un peu de temps et elle deviendra une jeune forêt dominée par des espèces d'arbres pionniers, après environ 150 ans et elle deviendra une forêt mature et ainsi de suite. Le problème avec ce concept est que la plupart des humains ont tendance à ne pas connaître ce principe évident ou à s'y opposer activement, pensant que le paysage idéal est stable, selon un certain concept personnel, que ce soit une pelouse ennuyeuse, un champ de pommes de terre ou le jardin de fleurs de grand-mère et ils font tous un effort gigantesque pour contredire ce qui est l'une des règles majeures de la nature, le changement constant.




La plupart de nos interventions dans les paysages sont en réalité un effort énorme que nous entreprenons pour travailler contre une des règles les plus importantes de la Nature : la Nature évolue toujours dans une direction constante qui la mène vers toujours plus de syntropie..



Lorsque ce principe est bien compris, le concept d'espèces invasives ou de mauvaises herbes nuisibles paraît absurde. Je peux convenir qu'il y aura d'abord un certain niveau de perturbation lorsqu'une nouvelle espèce s'établit, mais avec le temps, tout a tendance à s'équilibrer et cela sera particulièrement rapide si l'écosystème a de riches possibilités ou est déjà en équilibre. Alors pourquoi ce concept d'invasivité fait-il l'objet d'une telle publicité ? Il s'agit d'un complexe tissu d'idées et d'intérêts qui, pour simplifier, est basé sur une conception erronée de la vie sur cette planète, cimentée par la peur et l'exclusion. Un autre principe que j'ai appris en vivant ici à Bialowieza est que la nature n'est pas excluante, avec le temps, tout organisme disparaît ou s'intègre dans le système. Certaines espèces peuvent profiter et dominer pendant un certain temps (peut-être la durée d'une courte vie humaine), mais tôt ou tard, le système naturel équilibre la composition des espèces. Ici, je peux donner un autre exemple - imaginez une plantation de pins exotiques en France, par exemple. Sans aucun entretien humain, différentes essences présentes dans la région commenceront à s'installer dans la plantation de pins et après 200 ou 300 ans, ce ne sera plus une plantation exclusive de pins, peut-être que certains pins seront encore là mais ils auront tendance à devenir une mosaïque complexe de différentes espèces dans une forêt mixte.




Dans une plantation d'eucalyptus abandonnée de la réserve de Kalakad-Mundanthurai, dans le sud de l'Inde, le nombre d'espèces d'arbres a augmenté depuis 2005 et est maintenant similaire à celui de la forêt primaire voisine. Cependant, ces plantations ont été colonisées pour l'instant principalement par des espèces pionnières et il faudra beaucoup de temps pour voir les espèces originales faire leur retour. / Photographie: Abandoned plantations in forested areas may not recover fully: Study



La plupart des personnes ne réalisent pas non plus que les cycles de la nature sont extrêmement longs - beaucoup plus longs que la durée d'une vie humaine. L'évolution d'un écosystème à partir du moment où celui-ci subit une perturbation jusqu'à redevenir un système pleinement développé peut prendre plus d'un millénaire, depuis son état actuel (comme une pelouse) à celui de forêt vierge ne montrant plus aucun signe de l'activité humaine.

Pour terminer avec une idée majeure - La VIE continue et est en constante évolution, quelles que soient nos opinions et nos hypothèses personnelles. Il n'y a rien de plus grandiose que la VIE et sa permanente capacité d'évoluer et de se complexifier.


Auteur: João Ferro 
Traduction: Adrián Rodríguez 


Note du traducteur:

Le concept de syntropie a été proposé par différents auteurs (le mathématicien italien Luigi Fantappiè, le biochimiste américain d’origine hongroise Albert Szent-Györgyi et le bio-physicien français Régis Dutheil ont émis cette même hypothèse à quelques dizaines d’années d’intervalle) comme étant la force opposée à l'entropie, une force qui pousse les êtres vivants vers des niveaux d'organisation de plus en plus élevés et que l'ont peut considérer comme un principe fondamental de la nature.