jeudi 4 avril 2019

Plantes invasives d'hier et d'aujourd'hui

Répétée à l'infini par toutes les publications qui traîtent du thème des espèces invasives, l'affirmation selon laquelle les espèces invasives sont la seconde cause de perte de biodiversité est aujourd'hui tellement ancrée dans l'inconscient collectif qu'elle est presque devenue une espèce de dogme. Cette affirmation trouve son origine dans un article de Wilcove et al. [1] publié en 1998, où les auteurs s'efforcent de quantifier les principales menaces qui pèsent sur la biodiversité des États Unis. Cette étude souffre, cependant, d'un grand défaut car elle combine les observations faites sur le territoire continental des États Unis avec celles qui ont été faites à Hawai, sur une surface infiniment plus petite et dans des circonstances tout-à-fait différentes. La combinaison de ces résultats a conduit à une surévaluation de l'importance des espèces invasives comme menace sur la biodiversité. Quelques années plus tard, une étude canadienne [2] réévalua les conclusions de l'étude américaine en la comparant avec les résultats d'une étude similaire réalisée au Canada et les espèces invasives n'arrivent dans cette étude qu'au 6e rang des causes de perte de biodiversité. Le problème des espèces invasives est donc, consciemment ou inconsciemment, magnifié par les biologistes qui étudient ce sujet et de telles affirmations sont une généralisation à l'ensemble du globe d'observations effectuées dans des circonstances très particulières (îles).

Un deuxième problème à tenir en compte dans ce genre d'études est la presque totale absence de recul. L'immense majorité des études et des ouvrages consacrés aux espèces invasives n'examine que les premiers stades du processus invasif. Beaucoup d'entre elles sont même simplement préventives et ne font qu'avertir des possibles effets de telle ou telle espèce en vertu du fameux "principe de précaution" qui s'applique aujourd'hui à tout. Que se passe-t-il, cependant, après qu'une invasion ait eu lieu ? Les espèces invasives remplacent-elles les espèces "autochtones" ? C'est, en tout cas, ce que semble suggérer une figure comme celle-ci, universellement utilisée pour décrire les différents stades de l'invasion:





Ce graphe est fréquement utilisé pour expliquer que les espèces exotiques sont potentiellement toutes des espèces invasives qui, après une période d'acclimatation et d'installation plus ou moins longue, peuvent soudainement devenir de redoutables espèces invasives (réactivées par un appel de Moscou, comme dans les bons vieux films d'espionnage ?).

Le surprenant destin de l'algue assassine

Peut-être certains d'entre vous se souviennent encore quel organisme marin était systématiquement donné comme exemple d'espèce invasive il y a 20-30 ans: Caulerpa taxifolia. Il s'agit d'une espèce d'algue originaire des mers tropicales qui apparut soudainement dans la région de Monaco dans les années 90 et qui se répendit dans une bonne partie de la Méditerranée dans un temps record. L'explosion démographique que connut cette espèce fut telle qu'elle suscita de nombreuses études. Les journaux parlaient d'elle comme de l'algue tueuse. La principale victime de l'algue tueuse était la posidonie, dont les prairies furent envahies et dont l'avenir s'annonçait des plus difficiles. Qu'est devenue la caulerpe, dont on n'entend pratiquement plus parler ? Finit-elle par provoquer la disparition de la posidonie ?




Aspect général de la Caulerpe (Sydney, Australie) / Photographie: John Turnbull / Licence: CC BY-NC-SA



Fort heureusement, les prévisions pessimistes des chercheurs de cette époque ne se vérifièrent pas. La terrible caulerpe disparut d'une majorité des localités qu'elle avait colonisé et sa présence en maints endroits est aujourd'hui anecdotique. Je copie içi le lien à un article du journal "Le Monde" qui raconte en détail le recul de cette espèce au cours des dernières années:

Vie et mort de l'algue tueuse : la saga de "Caulerpa taxifolia"

Cet exemple démontre clairement que la courbe qui est présentée pour expliquer le processus invasif souffre d'un grave défaut: elle ne fait que raconter une toute petite partie de l'histoire, sans rien dire de l'évolution à plus long terme des populations de ces espèces dites "invasives". Cette courbe est trompeuse et laisse entrevoir que les plantes invasives remplacent purement et simplement les espèces indigènes, qui sont condamnées à disparaître ou à voir leur populations réduites considérablement. En réalité, l'exemple de la caulerpe montre plutôt que le processus d'invasion pourrait être mieux décrit par une courbe comme celle-ci:




Après avoir atteint un pic, la population de l'espèce invasive décroit et finit soit par disparaître soit par se stabiliser à un niveau que l'on pourrait qualifier de "résiduel". Ce niveau, bien sûr, peut être plus ou moins important mais présupposer qu'une espèce invasive va forcément finir par déplacer de manière définitive les espèces indigènes, tel que le suggère la première courbe, n'est confirmé à long terme par aucune observation de terrain.

Espèces opportunistes

Des exemples comme celui de la caulerpe, où l'évolution sur le long terme de populations d'espèces exotiques a pu être observé sont fort rares. La littérature consacrée aux espèces invasives centre son attention sur l'apparition et le développement initial de ces populations et sur les moyens de l'éviter. Ces études semblent accepter, comme un postulat de base, que ces espèces exotiques bénéficient d'avantages compétitifs et qu'elles finiraient donc forcément par supplanter les espèces indigènes. Une notable exception à cette absence d'études sur le long terme est constitué par l'étude menée par Scott J. Meiners et ses collaborateurs du Département de Biologie de l'Université de Eastern Illinois, publié en 2002 [3], où l'évolution floristique d'un champ abandonné à été suivie pendant une période de 40 ans. Cette étude montre qu'après l'abandon des pratiques agricoles, le nombre et la densité des espèces exotiques augmenta considérablement. Ils auraient pu en rester là et confirmer le danger que représentent les esopèces exotiques. Fort heureusement, l'étude se poursuivit et il s'avéra qu'après avoir explosé, la population de ces espèces opportunistes commenca peu à peu à diminuer, cédant peu à peu la place à des espèces indigènes plus exigeantes, capables de survivre dans des milieux de moins en moins ouverts, témoignant ainsi d'un changement des conditions écologiques.



Cet exemple est particulièrement important car un tel type d'évolution s'observe fréqemment. Dans les zones côtières de la Péninsule Ibérique, par exemple, il n'est pas rare d'observer la naturalisation de toute une série d'espèces exotiques surprenantes lorsque les terrains agrícoles sont abandonnés. Ainsi n'est-il pas rare d'observer des espèces comme le palmier des Canaries (Phoenix canariensis), le pittospore du japon (Pittosporum tobira), le fusain du Japon (Euonymus japonicus) ou le faux-poivrier (Schinus molle) se développer au beau milieu d'orangereaies abadonnéss, constituant une formation végétale tout-à-fait originale qui marque la transition vers un type de végétation (le maquis méditerranéen) qui est totalement absent de cette plaine. Le provisoire pourrait donc dans ce cas perdurer un certain temps...





L'opportun "coup de pouce" du destin

Un des aspects qui me paraît le plus difficile de comprendre dans le processus invasif est cette phase initiale de soit-disant "installation" des espèces invasives, qui peut théoriquement durer des années avant que l'espèce ne change de comportement et ne devienne soudainement invasive. A quoi est dû ce déclic ? Pourquoi une espèce devient-elle soudainement compétitive ? Dans le cas d'espèces arborescentes telles que l'ailante, l'orme de Sibérie ou les acacias, qui ont été introduites dans la région méditerranéenne il y a déjà plusieurs siècles, il semble que ces espèces n'aient réellement pris la poudre d'escampette qu'au cours de l'ultime demi-siècle. Je n'ai trouvé aucune référence, pour des dates antérieures, à une possible expansion de ces espèces. Observant des photographies des années 70 et des vues aériennes du quartier de Madrid où je vis, j'ai été surpris par la presque totale absence d'arbres à cette époque. Aujourd'hui, rare est le terrain où les ormes de Sibérie ou les ailanthes sont totalement absents. Ce grand changement est-il simplement imputable au caractère invasif de ces espèces ?

Vue panoramique du "quartier" de Moratalaz (Madrid) dans les années 50, avant sa construction. Pas le moindre arbre à l'horizon, pas même sur le bord des chemins...



Petit bosquet d'ormes de Sibérie (très fréquent) et d'ailantes (rare) se développant sur des terrains remblayés au cours de la construction du quartier.



D'autres processus ont-ils pu favoriser l'expansion de ces espèces ? Un élément de réponse est fourni par la naturalisation des espèces à feuilles persistantes (laurophylles) dans la région insubrienne (N de l'Italie et canton suisse du Tessin). Cette région au climat bénin a de tout temps été une région de villégiature très prisée par l'aristocratie européenne et les somptueuses demeures qui y ont été construites possèdent de splendides jardins où nombre d'espèces éxotiques ont été introduites pratiquement depuis leur découverte et leur commercialisation. Depuis quelques décennies, un certain nombre d'espèces à feuilles persistantes ont pris la poudre d'escampette et ont commencé à coloniser les forêts décidues de cette région. Loin d'être progressif, ce phénomène est intervenu de manière presque simultanée au début des années 60, suite à la montée des températures hivernales dans cette région [4]. Ces espèces se sont donc répandues en réponse à un changement des conditions écologiques et non pas grâce à un hypothétique avantage compétitif, qui ne s'était pas exprimé avant que les conditions environnementales ne changent.




Comme le montre cette figure, beaucoup de ces espèces sont cultivées dans cette région depuis plusieurs siècles. D'autres ont été introduites plus récemment. Ce que cette figure montre bien est que quelle que soit la date d'introduction, la naturalisation de ces espèces est intervenue majoritairement à partir des années 60. Il semble évident que toutes ces espèces ont répondu à un même signal (un changement des conditions climatiques) qui a permis que ce type d'arbres et d'arbustes soient désormais capables de survivre dans cette région. Ce phénomène est très certainement à mettre en relation avec la hausse soutenue des températures depuis la fin des années 60, qui s'observe dans toute l'Europe. Le graphe que je reproduis ci-dessous montre l'évolution de la température moyenne annuelle dans la région de Madrid:





La courbe rouge montre l'évolution dans le parc du Retiro, dans le centre de Madrid. la courbe bleue au Col de Navacerrada, dans la Sierra de Guadarrama. Les deux courbes montrent exactement la même tendance, ce qui dément l'idée que l'augmentation de température dans le centre de Madrid soit dû à un éventuel "effet île". Dans la région de Madrid et une bonne part du centre de la Péninsule Ibérique, la température moyenne a augmenté d'environ 2,5 degrés pendant cette période. Il est pour le moins curieux que la naturalisation et l'expansion de beaucoup d'espèces coincide précisément avec cette période de montée inintérrompue des températures. Accuser une espèce d'être "invasive" alors que celle-ci ne fait que profiter d'un changement dans les conditions écologiques est forcément un racourci qui n'aide pas à une réelle compréhension des processus en cours. Une telle attitude pourrait par exemple nous empêcher de comprendre quelle est la véritable raison des changements qui s'observent actuellement: le changement climatique !

Une question de point de vue

L'exemple des petits boisements d'ormes de Sibérie (Ulmus pumila et d'ailantes (Ailanthus altissima) qui se développent actuellement en périphérie des grandes villes espagnoles (le même phénomène s'observe en Europe Centrale avec d'autres espèces comme le faux-acacia) démontre, au delà du bien fondé ou non de la classification de ces espèces comme invasives, à quel point l'impact de ces espèces peut varier d'une région à une autre. Une espèce peut-être invasive à un endroit donné mais apporter de nombreux bénéfices dans d'autres régions. Alors que les écologistes ont plutôt tendance à considérer ces espèces comme d'authentiques pestes, les citoyens qui voient aujourd'hui se développer ces écosystèmes nouvels dans leur quartier, apportant un peu d'ombre et de fraîcheur à des zones qui doivent supporter des étés torrides voient plutôt ces espèces comme une bénédiction. Comment réagiraient ces mêmes citoyens si quelqu'un avait soudain la mauvaise idée de couper ces arbres ? Le caractère "invasif" d'une espèce dépend donc également beaucoup de la perception que l'on peut avoir de ces espèces et ces différents points de vue existants sur une espèce donnée doivent forcément être pris en compte.

Quid des victimes ?

On pourrait penser, au vu de l'emphase avec laquelle certains écologistes et biologistes s'expriment au sujet du problème des espèces invasives, que les dégâts doivent être déjà considérables et que de nombreuses espèces indigènes ont probablement déjà disparu, incapables de résister face à l'arrivée d'espèces exotiques bien plus compétitives... Il me semble utile ici de rappeler quelques faits clairement établis afin de relativiser un peu les dangers que ces espèces exotiques représentent. En premier lieu, il est important d'éviter de comparer ce qui s'observe dans le monde animal et ce qui se passe dans le monde végétal. Les conséquences de l'introduction d'une espèce animale sont souvent beaucoup plus immédiates dans le monde animal, en particulier si cette espèce est un prédateur opportuniste comme le chat et que celu-cil est relâché sur une île où les espèces présentes n'avaient à se soucier de la présence d'aucun prédateur. L'impact, en effet, est très différents sur les îles que dans les zones continentales. Extrapoler aux régions continentales les conclusions auxquelles nous mène l'étude de l'impact des espèces invasives sur des îles relativement petites n'a aucun sens. Une espèce qui est considérée invasive sur une île peut ne pas l'être ailleurs (l'exemple du chat le démontre clairement).



Fleur de Lindernia dubia, espèce américaine qui a totalement déplacé Lindernia procumbens en Espagne . / Fotografía: Peter Friedman - Wildflowers of the National Capital Region / Licencia: CC BY-NC_SA


Plusieurs études menées en Amérique du Nord en en Grande Bretagne ont cherché à déterminer combien d'espèces de plantes ont disparu en raison de l'arrivée d'espèces invasives depuis la découverte de l'Amérique et le début des grands échanges d'espèces intercontinentaux. La conclusion de ces études est assez surprenant: on ne connait aucune espèce végétale qui ait disparu à cause de la compétition exercée par des plantes exotiques. Aucune au cours des 500 dernières années. Je crois qu'il vaut la peine de réfléchir à ce que cela signifie et qu'il convient de pondérer quelque peu l'espèce d'hystérie qui s'est emparée de certains secteurs de notre société. Pour donner un ordre de grandeur du phénomène, examinons le cas de la flore espagnole. Celle-ci comprend environ 7000 espèces de phanérogames. De ces 7000 espèces, environ 950 sont des plantes exotiques qui, a un moment ou un autre, ont forcémemnt dû avoir un comportement invasif leur ayant permis de se répendre et de survivre. Une seule espèce végétale a disparu en raison de la pression exercée par une autre [5]. Il s'agit de Lindernia procumbens, qui a été déplacée par une autre espèces du même genre (Lindernia dubia). Il ne s'agit cependant pas d'une extinction, mais d'une simple disparition locale, l'espèce ayant encore une vaste aire de distribution eurasiatique.

Qualifier d'invasive une espèce, avec toutes les conséquences légales que l'inclusion d'une espèce sur une "liste noire" peut avoir est une décision délicate qui bien souvent est plus motivée par nos préjugés et nos partis-pris que par une réelle compréhension des processus naturels. Le manque de recul que nous avons face à l'arrivée récente de nombreuses espèces ne nous permet pas vraiment de juger quelles espèces seront réllement capables de s'établir à long terme. L'exemple de la caulerpe démontre parfaitement à quel point le succès d'une espèce peut être éphémère. Notre attitude face aux espèces exotiques devrait être plus prudente. Dans un monde qui change à une vitesse jamais observé par l'homme, faire le procès des espèces exotiques n'a pas vraiment beaucoup de sens. A une époque où les étages de végétation pourraient se déplacer en altitude plusieurs centaines de mètres et les grands biomes se déplacer vers les pôles plusieurs centaines de kilomètres, des notions comme l'autochtonie ou le caractère invasif des espèces deviennent de plus en plus floues...


Bibliographie

[1] Wilcove , D.S. , Rothstein , D. , Dubow , J. , Phillips , A. & Losos , E. ( 1998 ) Quantifying threats to imperiled species in the Uniated States . BioScience , 48 , 607 – 615
[2] Venter , O. , Brodeur , N.N. , Nemiroff , L. , Belland , B. , Dolinsek , I.J. & Grant , J.W.A. ( 2006 ) Threats to endangered species in Canada . Bioscience , 56 , 903 – 910
[3] Meiners S.J. et al. (2002) / Exotic plant invasions over 40 years of old field successions: community patterns and associations / NECOGRAPHY, Vol. 25, pp. 215–223
[4] Walter G.R. (1999) / Distribution and limits of evergreen broad-leaved (laurophyllous) species in Switzerland / Bot. Helv., Vol. 109, pp. 153-167
[5] Aedo C., Medina L. & Fernández M. (2012) / Plantas extinguidas / Quercus, Nº 321, Noviembre 2012, pp. 42-48

Aucun commentaire:

Publier un commentaire